Romuald, pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre travail de généticien au SYSAAF et comment cette expertise s’articule concrètement avec le projet « Adopte une Plume » pour promouvoir la filière avicole française ?
Les races locales françaises de volailles ne représentent qu’une fraction anecdotique de la production des filières avicoles françaises. En revanche, elle constitue la vaste majorité de la diversité génétique avicole observable. Elles sont aussi chacune dépositaire d’un patrimoine culturel, historique ou encore esthétique singulier. Ces races sont maintenues par des éleveurs passionnés qui viennent d’horizons très différents. L’une de mes missions en tant que généticien au SYSAAF est de mettre en place les outils permettant la conservation de ces races locales de volailles françaises. L’objectif via « Adopte une Plume » est de mettre en lumière l’ensemble des races, des éleveurs et des collectifs engagés dans cette conservation.
« Adopte une Plume » met en avant la diversité des races locales et des lignées françaises : du point de vue génétique, qu’est-ce qui fait la spécificité et la force de ce patrimoine avicole, et comment le projet permet-il de le rendre visible et compréhensible pour le grand public ?
La richesse du patrimoine avicole français réside avant tout dans sa diversité, particulièrement remarquable lorsqu’on la compare à celle d’autres pays. En incluant les pigeons et les lapins, la France compte 120 races locales réparties dans sept espèces différentes. À elle seule, la poule représente 47 de ces races. Au-delà de ces chiffres, chaque race est le reflet d’une histoire singulière, intimement liée à son terroir d’origine, aux pratiques d’élevage locales et aux savoir-faire transmis au fil des générations. Pourtant, cette diversité exceptionnelle reste largement méconnue du grand public. C’est dans ce contexte qu’est né le projet Adopte une Plume, dont l’objectif est de faire découvrir et valoriser ces races patrimoniales en s’appuyant sur les outils modernes de communication.
Vous travaillez au quotidien sur l’indexation génétique et génomique de nombreuses espèces avicoles : comment ces outils scientifiques se traduisent-ils, via « Adopte une Plume », en bénéfices concrets pour les éleveurs, les consommateurs et l’image de la filière française ?
Il faut discerner le travail que mes collègues et moi-même menons sur les lignées dites « commerciales » et le travail que nous menons en parallèle sur la préservation des races locales françaises. Le service d’évaluation génétique du SYSAAF a permis durant des décennies d’améliorer les performances des animaux d’élevage vendus aux éleveurs professionnels. A ces fins nous utilisons des outils génomiques et statistiques modernes afin de trier les animaux prometteurs et proposer les plans d’accouplements permettant de faire évoluer ces lignées selon les besoins de la filière.
En contraste, les populations de races locales sont souvent maintenues par un nombre très limité d’éleveurs qui opèrent une sélection massale fondée sur des critères parfois hétérogènes, et sans recours systématique à des outils structurants tels que le pedigree ou les analyses génétiques.
Nous sommes convaincus que les outils développés dans le cadre de notre mission peuvent être également utilisé pour ces races patrimoniales. C’est pourquoi nous avons lancé le projet RESIGEN (financé par la BPI via France 2030) dont « Adopte une Plume » est l’une des émanations. Le but est de pouvoir offrir aux éleveurs de races locales l’accès à des ressources scientifiques et techniques pour mieux les aider dans leur mission de conservation.
Vous avez participé à la rédaction d’un cahier technique sur l’élevage de poules pondeuses biologiques : en quoi les exigences du bio (robustesse, rusticité, comportement, bien-être) rejoignent-elles les messages portés par « Adopte une Plume » sur une aviculture plus durable et plus respectueuse des animaux ?
L’évolution du cahier des charges de l’agriculture biologique devrait renforcer l’exigence selon laquelle les animaux destinés à la production biologique devront être issus de lignées elles-mêmes élevées dans des conditions biologiques (accès à l’extérieur, densités réduites, alimentation conforme au règlement). Cette orientation est déjà en partie engagée dans la réglementation européenne et devrait se généraliser dans les années à venir. Dans ce contexte, les races locales constituent un atout majeur, car elles sont souvent déjà sélectionnées et élevées dans des conditions proches de celles de l’agriculture biologique. Le soutien apporté par le SYSAAF à ces filières contribuera ainsi à structurer des schémas de sélection pleinement compatibles avec les exigences futures du bio. Par ailleurs, le développement de programmes de sélection ancrés dans leur territoire permet de limiter les interactions génotype × environnement. En sélectionnant les animaux directement dans leurs territoire d’élevage, il est possible d’améliorer leurs performances en conditions réelles, ce qui constitue un levier essentiel pour la durabilité des systèmes biologiques.
Le SYSAAF accompagne des espèces et des races très diverses, certaines parfois méconnues : pouvez-vous nous donner un ou deux exemples concrets de races ou lignées mises en lumière par « Adopte une Plume », et raconter comment leur histoire génétique illustre le savoir-faire français en sélection avicole ?
Historiquement, le SYSAAF a principalement accompagné des lignées et des races qui ne sont pas celles mises en avant aujourd’hui dans « Adopte une Plume ». Pour prendre un exemple parlant, nous gérons notamment les lignées patrimoniales du Centre de Sélection de Béchanne, à l’origine de la célèbre volaille de Bresse. Ces travaux illustrent le savoir-faire français en matière de sélection, capable de concilier performance, qualité et ancrage territorial. À l’autre extrémité du spectre, le SYSAAF a également été pionnier dans l’intégration d’outils génomiques de pointe pour améliorer l’efficacité des schémas de sélection dans des filières majeures, comme les poules pondeuses ou les canards.
En revanche, le maintien des races locales sur le terrain a longtemps reposé sur des collectifs d’éleveurs et des associations, souvent très engagés, mais sans accès à ces outils techniques avancés. C’est précisément là que s’inscrivent « Adopte une Plume » et, plus largement, le projet RESIGEN. Leur objectif est de rendre accessible cette expertise scientifique aux acteurs de terrain, afin de mieux accompagner la conservation, la gestion génétique et la valorisation de ces races patrimoniales. À travers ces initiatives, il s’agit finalement de créer un pont entre recherche de pointe et savoir-faire local, au service de la biodiversité domestique.
Si l’on se projette à 5 ou 10 ans, comment imaginez-vous l’évolution de la sélection avicole française et le rôle que pourraient jouer des initiatives comme « Adopte une Plume » pour concilier performances, souveraineté alimentaire, bien-être animal et préservation de la biodiversité génétique ?
À un horizon de 5 à 10 ans, il est peu probable que les races locales de volailles aient vocation à remplacer le modèle actuel de la filière, structuré autour de lignées sélectionnées par des acteurs commerciaux bien identifiés. En revanche, les solutions développées pour leur sauvegarde pourront utilement inspirer l’évolution des systèmes existants vers des modèles plus vertueux, tant du point de vue de la performance agronomique que de l’impact des productions sur le climat, la biodiversité et le bien-être animal.
Nous pensons ainsi qu’une véritable complémentarité peut émerger de ces initiatives, avec des filières toujours en quête de performances techniques et environnementales, capables de s’enrichir des approches alternatives mises en œuvre dans le cadre de la conservation des races locales.
Pour conclure, quel message personnel aimeriez-vous adresser aux citoyens qui hésitent encore à s’intéresser à l’origine génétique de leurs œufs ou de leur volaille, et en quoi « adopter une plume » peut-il être, selon vous, un geste citoyen en faveur de la filière avicole française ?
L’agrobiodiversité que représentent l’ensemble de ces races constitue un véritable réservoir de gènes, indispensable pour adapter nos systèmes d’élevage à un environnement en constante évolution. Au-delà de cet enjeu scientifique, chaque race porte aussi une histoire singulière, profondément ancrée dans le territoire dont elle est issue. Soutenir « Adopte une Plume », c’est ainsi poser un geste concret en tant que citoyen, en faveur de la préservation d’un patrimoine à la fois génétique, culturel et agricole.
Pour en savoir plus : https://www.sysaaf.fr/